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Magistrate : reportage à la Cour d'Appel d'Amiens

MMJ

Après 40 ans de service en tant que magistrate dans des postes très diversifiés, Catherine Farinelli a été nommée à la tête de la Cour d’appel d’Amiens en 2017. Première Présidente, elle a ainsi succédé à une très longue lignée d’hommes. Investie dans son métier comme au premier jour, elle ne conçoit pas de l’exercer sans servir une vision profondément humaine et vivante du droit. Rencontre avec une femme de convictions.

" Sans engagement, il ne peut y avoir de justice.”

Que vous inspire le mot « juste » ?

Davantage que le mot « juste » qui est une notion complexe, c’est le mot « injuste » qui me fait réagir. Nous devons d’ailleurs être très attentifs et vigilants face à la montée actuelle du sentiment d’injustice, que je trouve très préoccupante. Elle appelle une réponse collective, des institutions judiciaires, du pouvoir politique et de la société tout entière.

Une phrase pour partager votre attachement à votre métier ?

Le métier de magistrat en contient mille ! C’est ce qui le rend passionnant. J’ai choisi de m’orienter vers des études de droit précisément pour exercer cette responsabilité. Il me donne l’opportunité de lutter contre l’injustice d’une manière très concrète. Croire en l’utilité de ce que l’on fait est indispensable pour être un bon magistrat.

Quelles sont les valeurs phare qui vous ont toujours guidée ?

J’ai le goût profond du droit. Une société sans droit serait une société sans justice ! Loin d’être un carcan intangible ou figé, le droit est une matière vivante et évolutive. Il offre à nos sociétés un outil efficient de progrès au service des personnes. L’évolution de la législation sur le divorce, notamment après la loi du 11 juillet 1975, libéralisant les procédures au bénéfice des femmes, qui m’a vivement intéressée quand j’étais lycéenne, en est un exemple parlant. La loi du 17 mai 2013 sur le mariage pour tous en est un autre. Ensuite, je porte un regard élargi sur le monde qui nous entoure. Cela implique de se frotter à d’autres univers professionnels. Par exemple, la Procureure générale et moi-même allons mettre en place, ce troisième trimestre, une commission dédiée au droit de l’environnement ouverte à des acteurs scientifiques, associatifs et politiques afin de lancer un événement « formation- information». C’est en prenant en compte les vérités de chacun que nous pouvons faire avancer les choses !

Un souvenir marquant de votre parcours ?

Je parlerais plutôt d’un moment touchant. Lorsque j’étais Vice-présidente du Tribunal des enfants de Clermont-Ferrand, j’ai auditionné un petit garçon battu par le compagnon de sa mère. Au lieu de parler de sa propre souffrance, cet enfant n’a cessé de défendre sa maman pour la protéger. C’est dans des circonstances telles que celles-ci que je me sens vraiment à ma place en tant que magistrate. Je repense très souvent à cet enfant.

Un moment éprouvant ?

Sur la longue route du juge, la principale difficulté n’est pas ponctuelle mais constante. Elle réside dans la nécessité de s’interroger sur la légitimité de chaque décision. Lorsqu’une décision est rendue, afin d’être acceptée ou du moins comprise, elle doit être expliquée avec le plus de pédagogie possible. La contrepartie est que la justice doit être entendue et écoutée. Certes, cela devient ardu dans nos sociétés dominées par l’immédiateté. Cela n’en reste pas moins indispensable.

“ J’ai le goût profond du droit. Une société sans droit serait une société sans justice ! ”

Un message pour le personnel de la Cour d’appel d’Amiens ?

Je tiens à saluer et à remercier chacune et chacun d’eux pour avoir permis à l’activité justice de continuer à fonctionner. Face à des difficultés d’une ampleur que nul n’aurait pu prévoir, les équipes ont su s’adapter en un temps record, y compris en faisant preuve d’une remarquable polyvalence. Je regrette que leur exceptionnelle mobilisation n’ait pas été davantage valorisée et reconnue par nos dirigeants politiques et par les médias. La société française doit, à tout le moins, prendre conscience du travail effectué par des équipes qui éprouvaient pourtant la même crainte que tout un chacun envers la Covid-19.

Comment avez-vous fait face aux contraintes sanitaires ?

Dans l’Oise, nous avons été touchés par les restrictions dès le 24 février, avant même le premier confinement. Nous sommes alors passés dans la configuration prévue par notre Plan de continuité de l’activité (PCA). Nous avons toutefois décidé très vite d’élargir son champ d’application afin de ne pas prendre de retard sur les affaires civiles, cruciales dans la vie quotidienne des justiciables. Cela n’aurait pas été possible sans la mobilisation de toutes les équipes qui forment une véritable communauté de travail. Magistrats, fonctionnaires, juristes et assistants de justice ont tous soutenu cet effort.

Un conseil pour de jeunes professionnels ?

Pour bien servir la justice, il faut être loyal envers soi-même. L’acte de juger n’est jamais anodin. C’est à chacun de décider la manière dont il peut et veut servir l’institution justice. Je suis convaincue qu’il n’y a aucune forme de justice mineure. Elles sont toutes aussi légitimes les unes que les autres. Dans ma carrière, j’ai eu l’opportunité de toucher à de nombreuses formes de justice. Ce parcours enrichi nourrit le regard élargi que je m’efforce de porter sur les multiples réalités qui m’entourent. Il me rend très fière.